Si vous avez le temps, lisez jusqu'au bout svp et laissez vos commentaires pour dire ce que vous en pensez^^
Il y a longtemps, un soir, j’ai pris le train de nuit. C’était l’hiver où justement les nuits sont longues. A cette heure là, il n’y avait pratiquement personne dans la gare, ni sur le quai. Pratiquement personne non plus à l’intérieur du train ; trois ou quatre voyageurs, guère plus, répartis dans l’unique wagon relié à la locomotive électrique.
J’étais seul dans mon compartiment. Il était bien chauffé, heureusement. Les nuits d’hiver sont tellement froides. Je me suis endormi très vite malgré la position inconfortable, bercé par le frottement hypnotique des roues sur les rails. Ca évoquait le battement d’un cœur, sauf que ça battait à trois temps. Takatac, takatac, takatac...ça faisait. Il n’y avait rien de tel pour s’endormir. Malgré l’inconfort. Ce jour-là, bizarrement, j’avais oublié de prendre ma montre. Impossible de me rappeler l’heure du départ ni même comment j’ai réussi à prendre le train à temps en gare. Dans la nuit, à un moment, je ne sais pas pourquoi, je me suis réveillé en sursaut. J’avais les jambes complètement ankylosées. Le train filait toujours. Dehors c’était le noir absolu des nuits d’hiver. Je n’avais toujours aucune notion du temps . Combien de temps avais-je dormi ? Combien de temps me séparait de la fin de mon voyage ? Je décidai donc de sortir de mon compartiment pour me dégourdir un peu, fumer une cigarette, et trouver quelqu’un pour me donner l’heure.
Le couloir était désert, en tous cas peu éclairé. Tous les compartiments du wagon était fermés. Où se trouvaient les autres voyageurs ?J’avais l’impression, étrange, d’être l’unique passager du train. J’ai marché jusqu'à la locomotive puis jusqu'à l’autre bout du train. Puis je suis revenu sur mes pas en m’installant devant une fenêtre pour allumer une cigarette. La nuit était tellement noire que l’on ne voyait strictement rien à l’extérieur , rien des paysages traversés, pas la moindre petite lueur, aucun signe de vie d’une maison ou d’un village dans le lointain. En fait je ne voyais que mon reflet sur la vitre et l’humidité qui la recouvrait, la condensation à l’intérieur du train et le froid glacial au-dehors...
Pou passer le temps, je m’amusais à dessiner de petits cercles avec mes doigts. Sans doute allais-je croiser un autre voyageur , si ce n’est le contrôleur. , hélas ! personne, je commençais à trouver le temps long, et je m’ennuyais tout seul, dans mon couloir face à la fenêtre. Toujours aucun individu à l’horizon. Je résolus de partir à la rencontre de mes rares compagnon de voyage_ ceux que j’avais aperçus monter dans le train, avant le départ, à la gare, dispersées sans doute dans les autres wagons. Je commençai par ouvrir délicatement le compartiment voisin du mien, mais il était vide. J’ouvris alors le suivant, et là heureusement il était occupé. Il y a avait quelqu’un : un prêtre. Il avait les cheveux tout blancs et portait de petites lunettes. Il lisait tranquillement la Bible, assis près de la fenêtre, qu’il avait fermé avec les rideaux rouges. A ses côtés, il avait posé une autre main sur une petite valise de cuir foncé. Il avait gardé sur lui son long manteau noir d’hiver, qui laissait toutefois apparaître son aube par dessus sa soutane. Je m’adressai à lui en m’excusant de le déranger pendant sa sainte lecture, et lui demandai poliment s’il pouvait me donner l’heure.. Aucune réponse. Au moment où j’aillais lui redemander l’heure, il abandonna son livre et posa sur moi un drôle de regard.
- Mon enfant, me dit-il, je n’aime pas que l’on me dérange pendant mes litanies et, de toute façon, vous avez bien toute la vie pour savoir l’heure, et quand vous arriverez à destination vous le saurez suffisamment tôt, en temps et en heure ; suis-je bien clair ?
Il y a avait de quoi être déconcerté par la réaction de ce prêtre . Un membre d’une congrégation monastique, sans doute, ou bien d’un carmel, vivant reclus loin du monde civilisé, ignorant le temps et l’heure. Pourtant en refermant la porte, quelque chose me troublait. J’entrai alors dans le compartiment suivant. Malgré l’obscurité, j’aperçus un couple tendrement enlacé. Une jeune fille blonde et un jeune homme, endormis, étaient allongés sur une des banquettes. Etaient-ils en voyage de noces, ou plutôt en fugue amoureuse ? Ils n’avaient aucun bagage avec eux. Ils s’ étaient juste recouverts de leurs manteaux pour ne pas avoir froid. En tous cas, je n’osais les réveiller. Je me retrouvai dans la pénombre du couloir, plus avancé que tout à l’heure, avec peut-être l’envie plus forte de savoir quel moment j’arriverais à destination, contrairement au prêtre, et si je pouvais aller me rendormir tranquillement sans rater mon arrêt. J’avais vu trois passagers, et si je ne m’étais pas trompé, il ne m’en restait plus qu’un pour me renseigner. Sans compter le contrôleur qui ne s’était toujours pas manifesté, ni le conducteur de la locomotive, qui était dans un endroit inaccessible pour moi. Et il ne me restait plus, sauf erreur, que quatre compartiments a visiter. A ce moment, je perçus un frôlement derrière moi. En me retournant, je me retrouvais face à un petit homme habillé en uniforme de la compagnie des chemins de fer. C’était le contrôleur , surgi de nulle part.
-Ah vous voilà ! me dit-il. Je ne vous ai pas trouvé dans votre compartiment, vous êtes bien monsieur Daumal ?
Je lui répondis par l’affirmative, bien heureux de pouvoir demander un peu plus d’informations sur mon voyage.
- Ah parfait, parfait, très bien, le compte est bon maintenant, dit-il. Vous avez votre titre de transport ?
- Je suis bien content de vous voir, lui répondis-je .
Et en lui présentant mon billet, je lui priai de me donner l’heure et lui demandai dans combien de temps nous arriverions à Brive. Le petit contrôleur partir alors dans un rire sans fin, attrapa mon billet, le déchira et s’éloigna. Surmontant ma surprise, je me ruai sur lui, dans le couloir en criant, affolé de voir s’ échapper ma seule source de renseignement.
- Non, mais attendez ! attendez ! Donnez moi l’heure, je vous en prie, dites-moi ce qui se passe, ce n’est pas drôle.
- Mais ne hurlez pas comme ça, me dit-il en s’arrêtant de marcher. Il n’y a rien à savoir, jeune homme, rien qui vous intéresse, il n’y a plus d’heure, plus de temps, ce train est parti pour ne jamais s’arrêter, il va rouler toute la nuit, cette nuit qui ne s’arrête jamais. Cela fait maintenant une éternité que vous êtes monté à bord pour le grand voyage de votre vie. Et il éclata de rire de plus belle, puis disparut soudain sans que je sache comment. Non, mais il est complètement dingue ce contrôleur, pensai-je. Et je me retrouvai seul, malheureux, à attendre mon heure dans la pénombre du couloir, à ramasser mes petits bouts de billet de billet dans le train. Cette fois, pas de doute, il se passait quand même quelque chose d’anormal, à moins que le prêtre et l’employé des chemins de fer ne soient tous les deux fêlés, ce qui était toujours possible par ici.
Déboussolé, je rentrai dans un compartiment au hasard. Je m’ecroulai sur une des banquettes et fermai les yeux un moment. Je ne me rendis pas compte, pas tout de suite, que le compartiment était occupé. C’est alors qu’une voix s’ éleva. Une vielle dame, assise près de la fenêtre, me regardait. Elle avait au moins quatre-vingts ans . Son visage et ses mains étaient si fripés qu’il n’y avait pas de doute là-dessus.
- Vous aussi vous avez vu le contrôleur ? me demanda-t-elle.
- Oui je l’ai vu, répondis-je, fatigué. Vous allez où, madame ?
- Moi, je ne me rends nulle part comme vous, le contrôleur ne vous l’a-t-il pas dit ?
- Si, si, répondis-je de plus en plus fatigué, et vous pouvez me donner l’heure s’il vous plaît madame ?
- Oh ! mais je suis désolée, monsieur, ma montre s’est hélas ! arrêtée hier et j’ai oublié de la remonter. Voyez-vous, plus je vous parle, là, et plus je trouve que vous ressemblez à mon petit fils, n’est-ce pas étrange ?Oh ! la la !Je suis si excité par ce voyage que je raconte n’importe quoi. J’ai l’impression d’avoir trente ans de moins, pas vous ?
- Au revoir madame, lui répondis-je poliment.
Et je quittai le compartiment. Dans le couloir, je retrouvai le jeune couple en train de s’embrasser rageusement, quand l’homme m’aperçut.
- Vous voyagez seul ?
Oui, mais cela ne me dérange pas, lui répondis-je. Je vais justement retrouver mon épouse à Brive pour les vacances d’hiver, d’ailleurs si vous pouviez me donner l’heure cela m’arrangerait car j’aimerais bien savoir dans combien de temps nous allons arriver, je trouve ce voyage bien long.
- Ah, vous n’étiez pas au courant, comme nous...Remarquez, passé le choc, nous ce qui nous a rassurés c’est que nous resterons ensemble, que l’on ne sera plus jamais séparés. Pour vous, bien sur, c’est différent. La jeune fille me regarda alors avec un visage plein de compassion. C’ est à ce moment là que j’ai craqué. Je me suis jeté sur le premier signal d’alarme à ma portée. Je l’ai tiré si fort qu’il m’est resté dans les mains. Je me suis mis à fondre en larmes comme un môme. Le contrôleur rapidement prévenu s’adressa au jeune couple qui essayait de me consoler. Il faut prévenir le curé, disait-il, lui seul peut aider ce monsieur, moi je n’ai pas que ça à faire, j’ai mon rapport à terminer avant de profiter du voyage ; pour une fois dans ma vie, je ne vais pas perdre cette occasion.
- Mon fils, je vais vous annoncer une très bonne nouvelle, enfin une bonne nouvelle pour moi, pour nous tous et peut-être une mauvaise pour vous.
- Je...je ne comprends toujours pas, mon père.
- Ce trains e rend effectivement nulle part, et le jour ne se lèvera plus non plus, mais le train, lui, continuera d’avancer, vous êtes sur la route mon fils, sur la route. Vous ne vous êtes pas rendu compte ?
- Ben de quoi ?
- Que le train avait déraillé .
- Mais quand ?
- Pendant que vous dormiez, sans doute.
- Et alors ?
- Eh bien, vous êtes mort, nous sommes tous morts ici
Je le regardai avec des yeux ronds, un peu hagards. C’était le bouquet. Je fus pris d’un tel fou rire que j’en pleurai de plus belle. Je repartis dans le couloir. Je finirai bien par trouver quelqu’un de normal dans ce putain de train. Pour me renseigner...
by Nicola Sirkis